Interview de Jean-Christophe Béchet – Réponses Photo
Auteur de nombreux livres photos (Discontinue, SaxSex 23h, vue n°0,...), Jean-Christophe Béchet est également rédacteur en chef adjoint au magazine RÉPONSES PHOTO. Il a gentiment accepté de répondre aux mêmes questions que celles posées au mois d'avril à Louis Mesplé de RUE 89. Interview.
A l'image d'un livre : Quels sont pour vous les livres à avoir impérativement dans sa bibliothèque ?
Jean-Christophe Béchet : IL n’y en a pas ! ça dépend de ses goûts et… de son budget ! Bien sûr, en pensant budget, je citerai forcément la collection des Photo Poche. J’ai commencé à les acheter dès leur sortie et aujourd’hui je suis content de les avoir tous. Mais on peut se contenter de certains volumes sans forcément se jeter sur les « grands classiques ». Pour voir des photos de Frank, Doisneau ou Cartier Bresson, il y a de nombreuses autres possibilités avec des prix fort accessibles ! A mon sens, les Photo Poche les plus intéressants sont ceux consacrés aux photographes que l’on connaît peu ou mal. Avec les livres photo, il faut toujours prendre des risques, acquérir les ouvrages des photographes contemporains, des jeunes notamment. De plus ces premiers livres risquent de prendre de la valeur ! Les « grands » classiques, on aura toujours le temps de les acheter plus tard…
ALIDUL : Comment vous est venue cette passion pour la photographie et donc les livres ?
JCB : Sans doute par la littérature. Puis par l’odeur de l’encre. Et surtout par le sentiment de liberté et de rapidité qu’offre le livre photo. Dans une expo, on ne fait que voir. Le livre photo offre la possibilité de toucher, de sentir l’encre. Avec lui la liberté est totale : on commence où on veut, on le parcourt à moitié, on s’arrête, on le reprend et quand il est dans sa bibliothèque, on en voit la reliure chaque jour. On vit avec. On le range, on le change de place… Il est accessible à toute heure, il vieillit bien, il jaunit un peu…
ALIDUL : Que recherchez-vous dans ce type d'ouvrages ?
JCB : Le regard d’un artiste. Je préfère les monographies conçues par les photographes eux-mêmes en collaboration avec un « vrai » éditeur. J’aime aussi être bousculé par une maquette, surpris par un papier, étonné par une couverture… Pour moi le texte a peu d’importance.
ALIDUL : Quel est le dernier livre que vous avez acheté ?
JCB : En collection, un vieux livre de Germaine Krull sur Marseille. En contemporain, le coffret Bruce Davidson chez Steidl.
ALIDUL : Quel est le dernier livre qui vous a marqué ?
JCB : « D’après nature » de Jean Gaumy aux éditions Xavier Barral.
ALIDUL : Combien avez-vous de livres ?
JCB : Je ne sais pas et je ne veux pas vraiment le savoir. Je n’aime pas les approches quantitatives et le côté collectionneur. Je veux que ma bibliothèque reste un lieu un peu anarchique, désordonné.
ALIDUL : Votre sentiment sur le monde de l'édition photographique ?
JCB : C’est un secteur paradoxal, puisqu’en faisant un « bon » livre, c’est à dire un vrai livre d’auteur, on est quasiment certain de perdre de l’argent ! Si on choisit un papier de qualité, les coûts sont importants, donc les tirages faibles. De plus la diffusion est compliquée et les acheteurs rares. Malgré ce contexte déprimant, il y a de plus en plus de livres photo qui sortent car l’édition représente le « graal » pour beaucoup de photographes. Es-ce un bien ou un mal ? je n’en sais rien. Après tout, ce dynamisme, un peu fictif sur le plan commercial, est aussi un signe de vitalité. Il démontre qu’aujourd’hui l’argent n’est pas le seul et unique moteur de tout. Moi comme d’autres préférons perdre de l’argent et faire un livre qui nous satisfasse plutôt que de concevoir un « produit » aseptisé adapté aux goûts des supermarchés de l’image. Le livre photo de qualité est finalement un des rares secteurs fondamentalement « anticapitalistes » ! Toutefois au-delà de la boutade le problème est réel : si tous ceux qui veulent faire leur propre livre commençaient par en acheter un ou deux chaque année, l’édition photo irait déjà bien mieux ! Et il faut combattre une idée reçue : non le livre photo n’est pas cher ! A 30 euros, on peut acquérir de belles éditions. C’est le prix de deux pizzas dans un petit restaurant. Et ces restaurants sont pleins…
Des festivals en veux-tu, en voilà
Les festivals de photo sont nombreux à travers l'Europe, certains d'entre eux donnent une part importante au monde de l'édition photographique et notamment le FOTOBOOK FESTIVAL (Kassel). Cette manifestation, qui en est à sa troisième édition, se tiendra du 13 au 16 mai et recevra des grands noms de la photographie comme Martin Parr, Alec Soth, Paul Graham,... Le programme est tout aussi riche : concours de projets de livres, Prix des meilleurs livres publiés en 2009-2010, conférences, expositions (Rinko Kawauchi notamment), lectures de portfolios, stages, rencontres, ventes de livres. Le site est par là.
Toujours en Allemagne mais un peu plus au Nord, Hambourg reçoit le FOTOBUCHTAG qui se tiendra du 4 au 6 juin. Pour sa première année ce festival se cale sur celui de Kassel : lecture de maquettes de livres, ateliers avec Hannes Wanderer de Peperoni Books, concours de projets de livres avec une bourse de 25 000 euros pour le vainqueur. Le site est par ici.
N'oublions pas le traditionnel PhotoEspaña (9 juin-25 juillet). Le festival madrilène organise un “campus de l’édition de livres” avec stages et exposition des maquettes des participants ; est aussi organisé un prix du meilleur livre accompagné de l'exposition des 100 livres pré-sélectionnés.
Et enfin je n'ai pas besoin de m'étendre sur les célèbres Rencontres d'Arles.
Si vous avez des informations concernant d'autres festivals qui mettent à l'honneur le livre photo, n'hésitez pas à partager vos informations en laissant un petit commentaire....
Georges Rousse en PHOTO POCHE
J'ai rencontré pour la première fois une image de Georges Rousse il y a déjà plusieurs années (plus d'une décennie ! ça fait toujours mal quand les dizaines tombent ! ). A l'époque, étant attiré par le reportage et le photojournalisme, ce type d'images me laissait complètement insensible : pas d'hommes, pas d'Histoire (du moins pas comme je l'entendais à l'époque), pas de vie, bref tout cela me paraissait sans relief, un peu plat. Et puis les années ont passé et l'intérêt pour d'autres formes d'expression photographique a grandi. Les images de Georges Rousse ont pris alors du relief pour maintenant me laisser sans voix. C'est un artiste qui se sert de la photographie comme support, on est d'accord là-dessus. Par contre il maîtrise son médium ; on le voit bien dans ce making off : il travaille à la chambre et toutes les perspectives de ses images sont parfaites. Je ne sais pas comment lui est venue l'idée (un peu folle je vous l'accorde) de peindre des formes en relief dans un décor mais ce jour-là il a bien fait de se lever le type ! Les décors sont généralement des friches industrielles ou du moins des bâtiments qui ont du volume, il joue donc sur des contrastes de couleurs : ses formes sont en rouge, bleu, orange, jaune très pur et à côté de ça le lieu dans lequel est réalisée l'oeuvre est généralement assez terne, fade, gris,...
Les images ont deux sens de lecture : la première consiste à voir l'image dans son ensemble et donc une forme ou un mot apparaît dans un lieu x. Au premier abord, si le spectateur ne creuse pas, il pourrait même penser à un montage sous PHOTOSHOP, mais absolument pas car lorsque l'œil rentre dans le deuxième sens de lecture et commence à réfléchir à la manière dont toute l'histoire est mise en place, on ne peut plus s'en détacher et on trouve ça remarquable ! Les questions fusent ensuite : comment ? pourquoi ? tout seul ? éphémère ? Vous l'aurez compris j'adore ! et je suis d'autant plus satisfait que le N°123 de la collection PHOTO POCHE lui est entièrement dédié. Pour ceux qui ne connaissent pas cette série, il est facile de la résumer ainsi : petit format, petit prix mais grande qualité de papier et d'impression. Effectivement les PHOTO POCHE sont maintenant des références. Tous les grands photographes y sont, les principaux thèmes abordés en photographie ont leur numéro. Pour faire un peu d'historique, Robert Delpire, alors directeur du Centre National de la Photographie lance l'idée en 1982 et la suit jusqu'en 1996. Depuis, le flambeau a été repris par ACTES SUD.
J'aurais toutefois quelques remarques à émettre sur la mise en page de ce livre. Effectivement certaines images ont été mises en double-pages (image N°23 par exemple), ce qui est une bonne chose en soit car cela aurait pu permettre de bien lire l'image, seulement voilà la pliure du livre en a décidé autrement. Est-ce un problème lié au format, je ne pense pas car sur d'autres PHOTO POCHE les "doubles" fonctionnent bien. Les images de Georges Rousse sont géométriques et la pliure du livre vient casser cette dernière d'autant plus que le choix des images pour ces doubles-pages n'est pas opportun. J'en veux pour exemple l'image N°23 qui est très sombre sur les bords et la prouesse technique de l'auteur se trouve en plein milieu de l'image et donc sur... la pliure.
En résumé les PHOTO POCHE sont une bonne manière de rentrer dans le monde de l'édition photographique pour pas très cher avec une rigueur et une qualité que demande la Photographie.
Georges Rousse - PHOTO POCHE, Actes sud, 13 euros, 68pp, Texte d'Alain Sayag
Robert Doisneau en Amérique
A la base, une belle histoire. Scott Thode, responsable du service photo du magazine américain Fortune, retrouve des diapositives couleurs de Robert Doisneau sur un reportage consacré à la cité résidentielle de Palm Springs. Lors de VISA POUR L'IMAGE, il les fait passer à Jean-François Leroy. De là tout s'enchaîne : une exposition à la galerie CLAUDE BERNARD jusqu'au 1er juin et un livre sorti depuis le 1er avril 2010. Les tirages de l'exposition sont tirés en 10 exemplaires et vendus entre 3000 et 5000 euros!
Personnellement, je suis déçu des images. J'ai le sentiment qu'il a répondu à une commande sans grande conviction. Les images d'hélicoptère sont plus descriptives qu'esthétiques. Les compositions ne sont pas forcément justes : ici une main coupée, là un palmier qui rentre dans l'image d'une manière maladroite. Si on s'amuse à comparer avec ses images noir et blanc de Paris à la même époque, on a l'impression d'avoir deux photographes différents. Ce sentiment va au-delà du simple fait du choix entre la couleur ou le noir et blanc. J'ai l'impression qu'en étant à l'étranger, le photographe préféré des Français a perdu ses repères, ses sentiments,... Dès que des personnes rentrent dans ses images, ça revient mais d'une manière trop parcimonieuse. Dans une de ses lettres à Maurice Bacquet (publiées à la fin de l'ouvrage), Robert Doisneau parle de lumière aux "couleurs suaves". Malheureusement aucune image là-dessus. Il y a toutefois de très bonnes "plaques", j'en veux pour preuve celles des pages 71, 97, 49, 34 liste non exhaustive) et je suis d'accord avec une critique lue cette semaine au sujet de la sortie de ce livre : on sent du Martin Parr dans certaines images.
L'objet est, lui, très bien réalisé. Le format carré est bien choisi (je suis peut-être moins objectif avec ce format car je l'adore !). L'impression est vraiment bonne. D'un point de vue technique, il serait intéressant de voir les originaux et de comparer avec les scans et l'impression. Les images ont presque 50 ans, les conditions de stockage n'étaient pas forcément les meilleures et les couleurs ont donc, peut-être, un peu bougé. Je pense qu'il y a eu un gros travail de photogravure. Le livre présente 156 pages, ce qui lui donne une certaine prestance. Le choix du vernis sélectif sur le titre et les deux images de la quatrième de couverture s'avère judicieux.
Je ne vous inciterai pas à l'achat de ce livre mais, comme ces images font partie des premières et rares images couleurs de Robert Doisneau, je vous conseille plutôt d'aller l'emprunter à votre bibliothèque municipale afin de vous faire une idée de la bête.
Palm Spring 1960, Flammarion, 30 euros, 156pp, Texte de Jean-Paul Dubois
Louis Mesplé, On est là pour voir
Avec ce post, j'ouvre une nouvelle série d'articles. L'idée est d'aller à la rencontre d'auteurs, d'éditeurs, de journalistes, bref des personnalités qui "font" le monde de la photo et de l'édition photographique. A travers ces rencontres il s'agit de faire le point sur leur bibliothèque, leurs coups de coeur,...
La série commence avec Louis Mesplé, ancien responsable du service photo de LIBÉRATION. Louis a aussi collaboré aux Rencontres internationales de la photographie d'Arles comme directeur artistique ; à la construction de celles, africaines, de Bamako (Mali), et à bien d'autres expériences journalistiques, technologiques ou associatives. Il tient actuellement le blog ON EST LA POUR VOIR hébergé par RUE 89.
A L'IMAGE D'UN LIVRE : Quels sont pour vous les livres à avoir impérativement dans sa
bibliothèque ?
LOUIS MESPLÉ : Ceux qu'on aime.
ALIDUL : Comment vous est venue cette passion pour la photographie et donc les livres ?
LM : Par Tintin reporter.
ALIDUL : Que recherchez-vous dans ce type d'ouvrages ?
LM : Ce sont des expositions que l'on peut regarder chez soi.
ALIDUL : Quel est le dernier livre que vous avez acheté ?
LM : Chez un bouquiniste, un livre de J.-H. Lartigue afin de compléter la série "Histoire de la Photographie" éditée par Delpire en 1976 (pas plus de 8/9 petits volumes).
ALIDUL : Quel est le dernier livre qui vous a marqué ?
LM : "Le tableau de chasse" par Gilles Saussier, ed. Le Point du Jour.http://www.lepointdujour.eu/fr/exposition_en_cours
ALIDUL : Combien avez-vous de livres ?
LM : Toujours trop.
ALIDUL : Votre sentiment sur le monde de l'édition photographique ?
LM : Les petites (ndlr : maison d'éditions) sont les meilleures...
Je vous remercie d'avoir répondu à mes questions et j'invite les lecteurs à se rendre sur votre blog pour lire vos différents articles.
